ASSOCIATION des CAPITAINES au LONG COURS et CAPITAINES de 1ère classe

 

L’UN ETAIT NOIR ET L’AUTRE BLANC



Les spectacles sur la mer sont toujours uniques et éphémères, et il faut beaucoup d’audace, ou de candeur, pour essayer de les décrire ou de les peindre. Je me souviens en particulier de cette soirée du 17 avril 1961, entre Dakar et Bordeaux, où les éléments, ciel, soleil, nuages et flots s’étaient unis dans une très fugitive apothéose.
Arrivant de je ne sais quel point de l’horizon tracé au crayon fort,les dauphins vinrent jouer le long de la coque du Saint-Philippe de la Société navale de l’Ouest,qui remontait de la C.O.A, les cales pleines de sacs de café et de cacao. Ces curieux poissons, nageant en routes parallèles, paraissaient vérifier le cap et la vitesse du navire. Déçus par ses performances médiocres, ils nous démontrèrent que l’on pouvait faire beaucoup mieux. Ils approchaient par l’arrière, nous dépassaient en exécutant quelques cabrioles, allaient tangenter les formes de l’avant, ralentissaient un moment, puis coupaient effrontément la route juste devant l’étrave, réapparaissaient de l’autre bord, s’élançaient d’un bond hors de l’eau et retombaient à plat pour l’amusement, en claquant le liquide qui rejaillissait de mille éclaboussures. Le jeu dura jusqu’au coucher du soleil qui s’enfonçait dans un édredon de petits nuages roses allongés sur la barre luisante de l’horizon.
Connaissez-vous beaucoup de seconds capitaines assez fous pour perdre des instants précieux dans une telle contemplation, plutôt que de se hâter d’investir leur couchette dans l’attente du quart de quatre heures du matin ? En cette soirée d’Avril 1961, je fus l’un de ces fous-là. Mais les dauphins, fatigués de nager si lentement, déçus par un partenaire si ventru et pataud, abandonnèrent leurs jeux et s’enfuirent tour à tour vers un secret destin. J’allais quitter mon poste d’admiration lorsque je vis s’approcher le cuisinier, en tenue de travail et torchon à la main, qui ne pouvait avoir quitté son fourneau, à cette heure, que pour un motif sérieux.
- Cap’taine ! La porte de la cuisine a été forcée la nuit dernière ; on m’a volé un poulet !
- Ah !...un poulet ? Cuit ?
- Oui !...rôti. J’en avais préparé huit pour un repas froid ; il m’en manque un !
- C’est certainement à l’escale de Dakar,…beaucoup de monde circule à bord et il est difficile de tout contrôler : les employés de l’eau, du carburant,…les douaniers,…c’est égal, forcer la porte pour un poulet ! Il aurait pu en prendre plusieurs pour la rentabilité.
- Un, ça suffit !
- Mais on n’y peut plus rien. Je vais dire au charpentier de réparer votre porte, et ne laissez pas vos poulets en vue la prochaine fois. Ils sont si appétissants !
Le surlendemain matin, alors que j’essayais, dans mon bureau, d’interpréter et d’arranger au mieux cet insurmontable Cahier des heures supplémentaires, le cuisinier vint à nouveau me trouver. Il arborait un tablier anormalement blanc, ce qui ne pouvait que m’impressionner :
- Cap’taine, le charpentier n’a pas réparé la porte de la cuisine, hier !
- Il n’a peut-être pas eu le temps. Vous le connaissez, il ne faut pas le brusquer !
- Oui, mais on m’a volé un rôti cette nuit !
- Ca alors !...
- C’est forcément quelqu’un du bord.
- D’accord…mais qui ? Tout le monde mange à sa faim. Vous n’avez jamais refusé un supplément ou un casse-croûte ?
- Non !
- Bon…, je vais voir ce qu’il faut faire et tout d’abord réparer cette porte en première urgence.
Le lendemain, les événements s’étant précipités, je dus affronter le commandant.
Affronter est un mot choisi ; à cette époque les relations de ce genre étant souvent pénibles, voire tumultueuses. Mais peut-on reprocher une méchante humeur à un commandant auquel on annonce un accroissement d’équipage non programmé ?
- Commandant, après le départ de Dakar, le cuisinier constata la disparition de vivres dans sa cuisine dont la porte avait été forcée…
- Ah !...Dans tous les ports du monde…
- Oui, mais le lendemain nous étions à la mer, et un vol fut de nouveau constaté.
- Ca, c’est plus emm… !
- Ces vols de nourriture paraissaient étranges, personne ne pouvant avoir faim à ce point parmi l’équipage. Je fis donc une enquête.
- Et alors ?
- Le bosco me dit qu’en faisant le lavage, il avait trouvé des restes de nourriture dans la coursive extérieure.
- …… ??
- Je fis effectuer une fouille sérieuse et finalement on les trouva.
- Qui ?
- Des clandestins. Deux jeunes…..
Je dois m’interrompre un moment. Peut-être serais-je discrédité si je relatais
Scrupuleusement ici les propos désagréables, voire injurieux, de mon chef, à l’adresse des incapables, des négligents, des incompétents, de tous grades parmi lesquels je devais me trouver en bon rang !
- ….Deux jeunes embarqués à Dakar, un blanc et un noir, un petit et un grand. Ils étaient cachés parmi les bagages de la salle de récréation, c’était relativement facile.
- Si on avait fouillé efficacement avant le départ, on les aurait certainement dénichés.
Je décidais alors d’argumenter avec prudence :
- Vous savez Commandant, il faut toujours faire vite. Les tuyaux de mazout étaient encore à bord que vous vouliez appareiller !
- C’est mon rôle de secouer les torpeurs. Enfin nous voilà avec deux passagers bien encombrants. Ont-ils des papiers ?
- Ils disent que non !
- Ils les ont probablement cachés, en se doutant qu’on ne leur rendrait pas. Où peut-être n’en ont-ils pas ? Pour nous c’est la même chose. Vous connaissez la réglementation comme moi, il faut les rapatrier.
- On ne va tout de même pas faire demi-tour ?
- Eh non ! A l’arrivée à Bordeaux, ils reprendront le premier bateau en partance pour le Sénégal. C’est à l’Armateur de payer le rapatriement. Les félicitations sont à exclure !
- Puis-je les faire travailler ?
- En principe non, un accident du travail compliquerait encore les choses. Et pour qu’ils ne détruisent pas à nouveau la porte de la cuisine, donnez leur le repas normal .Ils n’auront pas tout perdu : Un voyage en mer, nourri et logé !...Quand j’étais jeune.
Le Saint Philippe poursuivit sa route vers le Nord, un peu infléchie vers l’Est après avoir contourné la partie ventrue du continent africain entre Cap Vert et Cap Blanc. L’équipage adopta et assimila les deux passagers inattendus sans chercher à savoir qui ils étaient et d’où ils venaient. A la mer, il est toujours possible d’abolir les questions, de surseoir pour un temps aux jugements, aux classifications, aux décisions, et même aux lois des hommes de la terre. L’illusion de l’exceptionnelle liberté est permise.
Nos deux hommes commencèrent par prendre leur repas sur le pont arrière où se trouvaient des parcs à aussières tout à fait confortables et situés à proximité de la cuisine et de son chef bienveillant. L’exercice pouvait même se prolonger par un sommeil de juste. Puis, lorsque les premiers alizés frais firent sortir des armoires les chandails humides, les pantalons froissés et les vestes d’uniformes zébrés de blanches moisissures, nos compères disparurent. Les matelots les avaient acceptés, et mêmes élus chaleureusement, n’ayant pu les choisir. Les discussions, les rires et parfois les chansons que l’on pouvait entendre en passant près de leur réfectoire prouvaient que les hommes de bonne volonté, et les peuples, peuvent s’entendre et s’estimer.
La porte du local ouverte ou fermée, il était possible d’écouter, en passant dans la coursive extérieure la chanson du père Winslow …qui a trois filles, de beaux brins de peaux ! Hardi mes fils vire au guindeau ! , Ou les malheurs de Jean-François de Nantes :

En revenant des Flandres – Oué,Oué,Oué !
Il attrape des chancres – Oh mes bouées ! Jean-François !
On lui coupa son membre – Oué,Oué,Oué !
Tout drét au ras du ventre- Oh mes bouées ! Jean-François !
A l’hôpital de Nantes – Oué,Oué,Oué !
Jean-François se lamente – Oh mes bouées ! Jean-François !


Jean-François avait bien raison de se lamenter pour cette perte cruelle qui scellait pourtant une sorte de greffe entre un équipage et deux intrus, dont l’un était noir et l’autre blanc,tous deux s’affirmant étudiants et unis dans une aventure aux fins imprévisibles.
J’aurais aimé en connaître plus, éclaircir un peu le mystère, mais j’étais jeune, respectueux des convenances maritimes, et mes fréquentations étaient, peut-être, surveillées depuis la passerelle ! Une vie comporte souvent de telles rencontres manquées.
Le navire poursuivait sereinement sa route vers le Nord. Il rencontra la brume non loin des côtes du Maroc. Les hurlements du sifflet furent une expérience nouvelle pour nos passagers, puis ils firent connaissance avec le mal de mer dans le golfe de Gascogne qu’on traverse rarement sans rencontrer l’impitoyable perturbation atmosphérique. Enfin le Saint-Philippe embarqua le pilote de Gironde dans la journée du 24 Avril 1961 et fit route en rivière vers son poste prévu pour une escale aussi brève que convoitée.
Les clandestins avaient été enfermés suivant l’usage et les directives du commandant dans une cabine désaffectée,mais une heure environ avant l’arrivée à quai,le bosco vint me prévenir que la dite cabine était vide et sa porte apparemment forcée. Le métier de second capitaine est le plus dur du monde ! Le commandant est responsable de tout,mais le second est responsable de tout ce dont le commandant est responsable, et sa responsabilité est directe,entendez par là qu’il est directement soumis à l’approbation rare, et aux critiques, voire plus,du commandant ! Il fallait donc que j’affronte mon chef, une fois de plus, et les pensées bienveillantes que je nourrissais à l’égard des évadés fondaient de seconde en seconde. Mais, Ô étrangeté de la nature humaine, je ne reçus pas l’accueil redouté :
- Ils ont dû profiter de la nuit pour sauter à l’eau et rejoindre les berges. Comment voulez-vous les retrouver ?
- …Ah ! Oui…il est vrai que…s’ils ont sauté…il sera difficile de les retrouver !
- Je vais être obligé de modifier mon rapport et de changer mes papiers.
- Vous n’allez pas les déclarer ?...Les…clandestins ?
- Quels clandestins ??
Voilà, c’était dit ! Il n’y avait pas de clandestins ! Il n’y en avait jamais eu, et comme l’équipage paraissait accepter cette conclusion, il ne me restait plus qu’à l’accepter moi-même, accepter cette soudaine dilution ! J’étais sûr que le pire n’avait pas été commis mais je ressentais des sentiments divers qui avaient noms ignorance, doute et complicité, et qui me suivirent lorsque je débarquai à Bordeaux le lendemain. Je ne revis jamais le Saint-Philippe, ni son commandant, ni ses matelots, ni le Noir et le Blanc dont seule la Garonne connaissait peut-être le destin ?

EPILOGUE

Un jour de Novembre 2004, lors d’un rassemblement d’anciens marins, je fus interpellé par un homme aux cheveux gris qui m’appela cap’taine et qui se présenta comme un ancien matelot du Saint-Philippe.
- Vous vous souvenez ! J’étais votre matelot de quart lors du voyage où
nous avions embarqué deux clandestins…
Je prends toujours un certain temps pour reconnaître les noms et les visages. Il s’agit là d’une tare assez commune, mais qui n’est pas bénigne pour autant. Mais les faits m’ayant marqué, je revins vite et avec précision quarante années en arrière.
- Je me souviens bien ! Nos deux hommes avaient trouvé des amis à bord
Savez-vous ce qu’ils sont devenus après leur plongeon dans la Garonne ?
- Non ! Mais je peux vous assurer qu’ils n’ont jamais plongé ! Nous avions décidé de les aider, et il y eut une belle unanimité dans l’équipage pour cela. On s’est cotisé pour leur donner un petit pécule, et aussi quelques vêtements, et on les a cachés un peu avant l’accostage à Bordeaux.
- Et la porte défoncée… ?
- On avait fait le minimum pour la mise en scène ; pour faire croire à la fuite…Mais nos clandestins s’étaient gentiment déplacés jusqu’à une cabine de matelot
- Une fouille était possible…
- C’était un risque, mais on se serait débrouillé…D’ailleurs même les douaniers furent calmes cette fois là. Le lendemain nos deux hommes débarquèrent facilement en se mêlant aux dockers. Ils ont certainement voulu nous remercier en nous oubliant…Mais je pense à eux souvent

Vais-je vous étonner, en vous confiant que, durant ces longues années, mes pensées s’arrêtèrent aussi et souvent sur deux silhouettes, l’une grande, l’autre petite, l’une noire, l’autre blanche. Duo indéchiffrable qui va me hanter encore. Que sont-ils donc devenus, les clandestins de ma jeunesse !?


Alain Arbeille