ASSOCIATION des CAPITAINES au LONG COURS et CAPITAINES de 1ère classe

 

Bulletin N°126 (août-septembre-octobre 2018)

                                                                       E D I T O R I A L

Si l'Eté fut très beau et   excessivement  chaud, il fut, hélas, cruel pour notre association avec le décès de neuf de nos collègues. Vous trouverez ci-dessous deux hommages, l'un à René JUPIN, grande figure de l'ACLCC1, l'autre à Jean-Arnaud LAMY, grande figure de la confédération. Ils marquèrent tous deux la  communauté  des navigant français par leurs initiatives, leurs  dévouement et leurs humanité.

Cette hécatombe ainsi que le nombre croissant de membres dont nous perdons la trace ne font que conforter ma proposition,  présentée lors de l'assemblée générale de Saint-Malo de,  soit fusionner avec "Hydros" , soit dissoudre l'association après le congrès 2020 à Paris durant lequel nous fêterons notre centenaire. Ayant décidé de ne pas poursuivre à la présidence de l'association après le centenaire je suis prêt çà céder ma place si l'un d'entre vous a le courage de prendre la suite avec d'autres vues sur l'avenir de l'ACLCC1.

 En qui concerne l'actualité maritime française peu de changement cet Eté. CMA CGM maintient des résultats positifs malgré l'augmentation du coût des combustibles, la compagnie du Ponant fête ses trente ans par une croissance de sa flotte de petits paquebots de luxe et Brittany Ferries prend des mesures, avec  les incertitudes que l'on connait sur son dénouement, pour tenter de contrer les conséquences économiques du BREXIT.

                                                                                                                             Avec mes vœux de bonne rentrée.      
                                                                                                                                       Bernard DATCHARRY
           

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En mémoire de René JUPIN     
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Le dernier appareillage d'un collègue et ami est toujours une grande peine pour les membres de l'association des CLC et C1NM, encore plus lorsqu'il s'agit de René JUPIN qui aura marqué la marine marchande durant une soixantaine d'années.
Né ici (Vincelles) en 1929 il embarqua comme pilotin pont en décembre 1949 sur le pétrolier "KOBAD" puis il poursuivit sa carrière à la Cie générale Transatlantique avec les coupures indispensables  pour l'obtention du brevet de Capitaine au Long Cours et le service militaire dans la Marine nationale en qualité d'officier de réserve. Il fut en 1951 élève-officier sur le paquebot Colombie, lieutenant sur le liberty ship "TROARN" de 1952 à 1953. Ce furent ensuite divers navires de la "Transat" toujours en qualité de lieutenant   jusqu'au  9 août 1959 date de sa promotion au grade de Second Capitaine sur le cargo "COMMANDANT MILLIASSEAU". Il embarque ensuite de 1960 à 1964 sur divers navires de la transat du midi dont plusieurs paquebots jusqu'à son premier embarquement  le 11 mai 1964 en qualité de capitaine sur le bananier ESTEREL. Ce furent ensuite divers commandements de paquebots jusqu'à ce qu'il intègre la Cie SCHIAFFINO.
En 1968 René cesse, pour des raisons de santé, le service à la mer, et est nommé Capitaine d'Armement, fonction délicate qu'il exerça avec talent jusqu'à sa retraite en 1989. Retraite active puisqu'il fut ensuite directeur de l'AGEMA (Association pour la Gérance  des Ecoles de formation Maritime et Aquacole.
Aimant passionnément son  métier, la marine et les marins il adhère dès 1966 à notre association où il fut un secrétaire général très actif de 1973 à 1981 puis brillant président de 1982 à 1989. Dès sa nomination dans l'ordre du Mérite Maritime il adhéra à section Ile de France  de la Fédération Nationale du Mérite Maritime qu'il présida avant d'être élu président national de 2001 à 2003.
Il aimait  aussi beaucoup sa région natale et avait présidé l'ASSOCIATION DES ANCIEN(NE)S ÉLÈVES  des  LYCÉES Jacques AMYOT et Paul BERT d’AUXERRE.

René JUPIN ne fut pas qu'un marin, c'était également un mari, il épousa Geneviève en 1954, et le père attentionné de Christine. Son épouse participait régulièrement à ses activités associatives où nous avions le plaisir de la rencontrer.

Cette belle carrière et ce dévouement à la vie associative furent distingués par l'Etat, René est:
Chevalier de la Légion d'Honneur
Commandeur du Mérite Maritime
Chevalier des Palmes Académiques

René laisse un grand vide chez les Capitaines aux long cours qui vous assurent, Geneviève et Christine, de toute leur amitié en ces douloureux moments.
                                                                                                                                             Bernard DATCHARRY
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En mémoire de Jean-Arnaud Lamy                       
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Jean,  Jean-Arnaud,  Commandant Lamy,
Et j’arrête là l’énumération tant la liste des patronymes, surnoms et sobriquets affectueux dont tu étais affublé s’avère longue et variée.

Lorsque, depuis ce funeste dimanche dernier, les uns et les autres avons eu l’occasion d’expliquer à quoi ressemblerait notre semaine, et plus particulièrement notre Jeudi, nous avons entendu la question rituelle : « C’était un proche ? ». Et les uns et les autres, nous avons été ainsi poussés à évoquer qui tu es pour nous, et nous avons confirmé : oui, tu étais, tu es « un proche » au sens le plus noble du terme. Bien entendu, aucun discours n’a l’ambition de parler de toi au nom de tous, tant tu as consacré ta vie aux autres, à tant d’autres, en innombrables occasions, que ce soit sur le plan familial, amical, professionnel ou associatif. Je m’efforcerai donc d’évoquer les trois derniers.

Tu symbolises pour chacun de nous le pilier central de l’une de nos tranches de vie respectives. Pour moi et pour beaucoup d’autres présents aujourd’hui ou en pensées, l’aventure a commencé au début des années 90. C’était notre époque, notre tranche de vie « Issy-les-Moulineaux – Puteaux – Capricorne (Capco) ». Tu as débarqué un jour, au vrai sens du terme, pour te rapprocher de ta famille. Et puisque tu ne faisais jamais les choses à moitié, tu t’en es constitué une seconde de famille ! C’était nous, ta bande de collègues qui venaient d’autres univers que le tien, et l’osmose s’est faite instantanément. Pour beaucoup, ce furent nos plus belles années professionnelles, car nous avions – avec toi – grâce à toi – mêlé intimement travail (bien fait, conséquent, « on ne ménageait pas sa peine », bonne humeur constante malgré les aléas de la vie, et Amitié. Et l’esprit potache ! Nous étions un peu dans une ambiance de vie à bord tout en restant à quai à Puteaux ! Nous avons tous en tête des anecdotes inoubliables te concernant, qui alimenteront encore longtemps les récits lors de nos retrouvailles futures : tes exploits informatiques, une pontée entière de véhicules sur l’ « Ile de la Réunion » dont les Inspecteurs du Canal de Suez se souviennent encore, des blagues sans cesse renouvelées dont tu étais tour à tour complice, co-auteur, acteur ou victime rêvée car tu aimais rire et faire rire. Nous nous souvenons des fêtes improvisées dans la maison de ton enfance à Issy-les-Moulineaux, nous étions comme membres d’un clan, d’une tribu dont tu étais le totem. Souvenons-nous de ces discussions de soirs d’été sous l’arbre du jardin à refaire le monde, ou plutôt le monde du shipping, à la recherche d’un idéal. Mais quand on y repense, avec le recul, quand on observe à quoi ressemble le shipping aujourd’hui, quelle inconscience collective ! Car oui, le shipping idéal, c’était bien celui-là, que nous vivions au quotidien et nous l’avons vécu tous ensemble, avec toi, période bénie qui autorisait tant de choses dans l’efficience, la joie et la bonne humeur !
Tu étais l’un de nos aînés, mais quelle jeunesse d’esprit ! Tu transcendais les générations et les âges ! L’ami des enfants, des parents et des grands parents.
Très vite, ta générosité et ton goût pour les autres ont coloré nos vies. Pour les uns tu étais juste un collègue et ça, c’était déjà beaucoup. Pour d’autres, un Ami, ou comme un Frère, ou comme un Oncle, celui du registre « l’Oncle unique qu’on a rêvé d’avoir ». Mais toujours, « un proche ». Le dénominateur commun, c’était le lien que tu nouais avec cette famille d’hommes et de femmes en appliquant ton principe de générosité, si typique de toi : quand on te donnait dix, tu rendais cent. Avec ce genre de calcul, sur un plan purement comptable, d’habitude on se ruine. Toi, au contraire, tu en as constitué ta vraie Richesse, ton vrai Capital, celui qui nous réunit aujourd’hui. Un Capital éternel et inestimable.
Toute ta vie, tu as été un passeur et un transmetteur. Un lien entre les générations. Par tes talents pédagogiques qui faisaient de toi un formateur idéal. Par tes engagements envers les élèves et les jeunes navigants, via de nombreuses associations maritimes comme la Fédération Nationale du Mérite Maritime (tu as été élevé au grade de Commandeur dans cet ordre), via l’ACOMM devenue Hydros dont tu fus l’hyper-dévoué Délégué Général puis Secrétaire Général, ou via plusieurs Associations d’Officiers. Dimanche dernier je suis allé en pèlerinage en ta mémoire à l’Hydro de Sainte Adresse aujourd’hui fermée, car c’est là que tout a commencé pour toi. Je me souviens de tes récits de ton arrivée à l’Hydro, le port de l’uniforme, Mai 68, le minibus qui allait vous récupérer en ville, les Tonus Hydro, les bancs d’essai de moteurs de Dauphine dans les chambres… Plus récemment on te rencontrait souvent à l’ENSM du Havre, toujours aussi engagé dans la formation des élèves officiers.
Mais tu n’oubliais jamais non plus les plus anciens, les retraités, les pensionnés. Avec ce même engagement. Tu détenais le brevet le plus élevé de la profession, C1NM, et tu as commandé. Mais tu as toujours œuvré pour l’ensemble de la filière, sans distinction de brevets, de grades ou de fonctions.

Ce qui te peinait le plus, c’était de voir des gens malheureux. Tu ne ménageais pas ta peine pour les aider. Tu leur apportais assistance, soutien, réconfort. Tu savais être drôle, tu savais être grave aussi. Et aujourd’hui d’aucuns – mais il paraît que c’est courant en pareilles circonstances – regrettent de n’avoir jamais osé aborder avec toi les sujets graves, les sujets de fond, ceux qui sont relatifs au sens donné à sa vie, à celle des autres. Nous le ferons dorénavant en pensées. D’autres membres de notre tribu t’accueillent aujourd’hui : nous pensons à Jack Martineau et Michel Ronteix. Renouez ensemble avec nos activités du passé, soyez heureux et drôles ! Sans oublier Richard Staub. Passe-leur le bonjour de notre part.

J’ai tout à l’heure évoqué ton esprit potache. Mais derrière cette apparence, nous le savons tous, se cachait un vrai raffinement, une vraie noblesse, un esthète de l’âme et de l’humain. Nous sommes fiers que tu nous aies choisis.

Avant de conclure, je voudrais mentionner le souvenir de ce petit carnet de photos de bateaux sur lesquels tu avais navigué ou que tu avais commandés. Tu aimais tant nous les commenter. Pour ce faire, je citerai juste de manière non exhaustive les navires emblématiques de ta carrière : Hilaire Maurel (le tout premier), Surcouf, Bougainville, Marcq Saint Hilaire, Captain Sumner, Cetra Carina, Mermoz, Azur, Ono, CR Alicante, Bouaké, Bonoua, Yopougon, Yamoussoukro, André et Lucien Delmas. Tes photos en uniforme blanc sur le Mermoz…Et le dernier, pour la pêche au maquereau en baie de Cancale, le plus petit, mais gros plaisirs.
Comment te rendre le plus beau des hommages ? On a dit que tu n’aimais pas les gens malheureux…Or, nous le sommes. On a dit aussi que tu étais un passeur. Alors fais nous confiance. Nous n’allons pas te décevoir. Nous allons appliquer tout ce que tu nous as appris, donné, transmis. Nous allons nous inscrire dans ton sillage. Nous allons vivre en nous inspirant de ton exemple.  Car ce serait une authentique faute de goût que ton aventure humaine s’arrête ainsi, sans descendance.
Chantal, j’ai parlé de la seconde famille qu’il avait créée. Sois assurée que toi, tes filles, tes petits enfants, tes gendres vous en êtes membres pour toujours. Nous sommes là.
Et comme on dit à Madagascar, où tu t’es fait tant d’amis, « Veloma ». Ça veut dire « au revoir ».

Patrick Le Cerf - Eglise de Saint Médard-en-Jalles le 26 juillet 2018