ASSOCIATION des CAPITAINES au LONG COURS et CAPITAINES de 1ère classe

 

Bulletin N°120 (janvier-février-mars 2017)

                                                                       E D I T O R I A L

C'est avec beaucoup de peine et d'émotion que je rédige ce court éditorial, notre association, avec le dernier appareillage de Pierre ESTUR, ayant perdu un membre prestigieux et dévoué. Il laisse une empreinte indélébile dans l'histoire de l'ACLCC1 et au sein de l'Académie de marine où il a si remarquablement représenté les officiers de la marine marchande.

PIERRE ESTUR,  UN EXCEPTIONNEL CAPITAINE AU LONG COURS

Né le 30 septembre 1921 à Pavilly (76), c’est au lycée de Beauvais que Pierre ESTUR a poursuivi ses études secondaires, avant de devenir lui-même enseignant intérimaire en 1941 -42, jusqu’à son entrée à l’École Nationale de la Marine Marchande de Paimpol, repliée à Paris.
Rêve de jeune garçon, réalisé malgré la guerre et l’après-guerre, malgré une réquisition au Service du Travail Obligatoire en Allemagne à laquelle il échappe en se réfugiant dans la clandestinité d’un réseau résistant de l’Oise qui recherche et transmet des renseignements intéressant les Alliés (carte n° 638).
En 1945, il peut reprendre le cours de ses études interrompues par ces activités imprévues en intercalant les périodes de navigation professionnelle obligatoires qui le conduisent en 1951 à l’examen de capitaine au long cours et à l’obtention, en 1954, du brevet correspondant. Dans l’intervalle, il obtient à Brest, en 1952, le brevet de spécialiste de la lutte contre le feu.
C’est à la Compagnie Générale Transatlantique qu’il consacrera toute sa longue carrière d’Officier navigant de 1946 à 1975 : lieutenant de 1947 sur le  " Saint Lo" jusqu’en 1952 sur le paquebot  "Ile de France", puis second capitaine en 1953 sur les grands bananiers type  "Fort" à bord desquels ont lieu les essais d’emménagements nouveaux, en prévision de la construction des futurs paquebots, en même temps que l’on passe pour les bananes de la ventilation horizontale à la ventilation verticale. Des bananiers, il passe dans ses fonctions sur les paquebots  "Colombie", puis  " Antilles" (1958-59).
En septembre 1959, c’est enfin la consécration du 1er commandement sur le pocket-liberty  "Bresle", affrété par la Marine nationale, avant d’accéder à partir de 1962 sur la passerelle des grands bananiers, puisde 196 5 à 69 sur celle tant enviée des grands cargos de la côte est des États-Unis,  "Suffren" et  "Rochambeau", et en 1969 sur celle toute nouvelle des porte-conteneurs de l’Atlantique Nord qui ont nom  "Atlantic Champagne" et  "Atlantic Cognac" : navires prestigieux de 212 mètres de long sur lesquels on applique les techniques modernes qui permettront les réductions d’équipage devenues absolument nécessaires pour lutterontre la concurrence internationale.
Enfin en 1971-72, le voici Commandant adjoint sur  "France" et en 1973 commandant du paquebot  "De Grasse" en croisière en Méditerranée, aux Antilles, en mer Noire, en mer Baltique et dans l’Arctique, de Reykjavik au Spitzberg. En 1974, c’est la fin des paquebots, Pierre Estur retournera sur l’ "Atlantic Champagne"
jusqu’en 1975 après avoir commandé vingt-et-un navires en seize ans. En 1976, après avoir contribué à l’élaboration des statuts des officiers de la compagnie qui devait naître de la fusion de la Transat et des Messageries maritimes, il a été sept ans inspecteur de la navigation de la Compagnie générale maritime (CGM) et a mené, au titre de ces fonctions, des missions très variées aussi bien pour l’étude du devenir du France que pour le suivi juridique d’affaires intéressant la Compagnie. En qualité de représentant des officiers, il a été membre du conseil d’administration de la Transat puis de la CGM pendant dix ans et il a représenté le Comité central des armateurs de France auprès du Conseil supérieur de la météorologie nationale et de la Commission des phares et balises.
C’est dire combien il a pu élargir la riche expérience des hommes et des choses qu’il avait acquise à la mer. De cette expérience professionnelle, il a d’ailleurs tiré un ouvrage  « Long cours – Navires et marins » qui a été distingué en son temps (1987) par l’Académie de marine. Conçu et écrit dans un souci de formation et d’information, ce livre reste indispensable pour ceux qui ont besoin de références solides sur les pratiques du transport maritime et de la navigation.
Pierre Estur est animé par le dévouement à l’idée maritime et par le souci de la maintenir vivante chez ceux qui y ont consacré leur vie et de la diffuser dans un plus large public. Cela l’a conduit à s’engager activement dans la vie associative où il reste très impliqué. Secrétaire général durant sept ans (1983-1989) de l’Association des capitaines au long cours et des capitaines de 1ère classe (ACLCC1) à laquelle il avait adhéré en 1976, il en a été ensuite le président de 1989 à 1995. Il a beaucoup fait pour favoriser l’évolution et l’ouverture de cette association (fondée en 1920) en créant des sections régionales, en délocalisant les assemblées, en organisant des mini-congrès et des voyages, ce qui a permis un temps d’accroître le nombre des adhérents.
Il a aussi participé à la fondation de la confédération des associations de la marine marchande (CAMM). Au sein de la FAMMAC (Fédération des amicales de marins et marins anciens combattants) qui regroupait à cette époque 700 amicales et comptait 30 000 membres, il a été le premier marin du commerce à occuper les fonctions de vice-président (durant douze ans) et il a participé aux très nombreuses manifestations de ce groupement dont il fut vice-président honoraire. Il y fut très longtemps membre de la commission de la marine marchande et de la commission du bulletin qu’elle publie et où il a tenu lui-même une rubrique durant des années. De ce goût du témoignage par l’écrit et la parole, il en a fait la démonstration en publiant régulièrement une brillante chronique de marine marchande dans le  "Long Courrier", bulletin de l’ACLCC1. Le Bulletin mensuel de l’Académie de marine ne manquait pas de signaler l’intérêt des sujets qui y sont traités et la pertinence avec laquelle ils l’étaient. Il y faisait preuve d’une rigueur de pensée et d’une précision dans l’expression qu’on retrouvait dans sa conversation dont les propos sont toujours mesurés et où l’étendue du savoir est balisée par l’humour.
Le souci de partager ses connaissances et le fruit de son expérience lui fait publier de nombreux articles et prononcer des conférences devant des auditoires variés. Son sens de la camaraderie l’a conduit à participer à la fondation du Club des anciens officiers Transat (CAOT).
Expert reconnu, il a apporté son concours à l’audit de la Société nationale de sauvetage en mer.
Pierre Estur est bien connu des membres de l’Académie de marine où il avait été élu membre correspondant en 1992 puis, après l’évolution des statuts, membre titulaire en janvier 2007. Ses interventions lors des séances publiques tout comme dans les réunions de la section  "Marine marchande, pêche et plaisance" ou dans telle ou telle commission spécialisée étaient très appréciées parce que toujours fondées non seulement sur la compétence mais aussi sur la réflexion servie par le bon sens et la sûreté du jugement.
Il n’avait jamais mesuré sa participation aux activités de l’Académie où il a permis par ses qualités exceptionnelles la reconnaissance des Capitaines au long cours et du rôle des navigants dans un transport maritime qui ne cesse d’évoluer mais où les qualités de ceux qui sont maîtres du navire demeurent essentielles.
Danielle, sachez que nous partageons votre peine et celle de vos enfants, petits et arrière-petits-enfants. Nous savions par quelques réflexions combien il était attaché à vous et vos enfants. Nous avons tous en tête son cri du cœur lorsqu’il retrouvait Danielle :  "Ah ! voilà ma chérie".
Personnellement il m’avait fait l’honneur de me proposer de le rejoindre à l’Académie de marine pour assurer la relève des CLC dans cette belle compagnie. L’ayant côtoyé tant à l’ACLCC1 qu’à la FAMMAC et enfin à l’Académie je suis conscient de la lourde tâche qu’il m’a confiée, car si son disque dur tournait à 7 200 tours le mien tourne beaucoup plus modestement.


Pierre, les Capitaines au long cours sont, depuis ton dernier appareillage le 19 janvier 2017, orphelins.


Bernard Datcharry